26. Mon éveil spirituel homologué à Sainte-Anne

Ecrit par Miss Caustique
Évasion d’hôpital psychiatrique :
check.
À quel point faites-vous confiance à votre cerveau ?
100 % ?
Moi, oui.
Aveuglément.
Je serais allée au bout du monde avec lui.
Je suis allée au bout du monde avec lui.
… Et j’ai failli ne jamais en revenir.
Il y a dix ans, après une rupture sentimentale plus ou moins marquante,
j’étais bien décidée à croquer la vie à pleines dents.
Solution rationnelle :
un aller simple pour Bangkok.
Objectif : tour du monde.
Budget : minimal.
Confiance en moi : maximale.
Mon sac de 7 kilos et moi, on a arpenté l’Asie du Sud-Est.
Treks, cascades, plongées, îles isolées, temples millénaires.
Thaïlande, Laos, Vietnam, Cambodge.
Des paysages sublimes, des rencontres atypiques,
et une conviction profonde :
je gérais.
Et puis la tentation du non balisé est arrivée.
La Birmanie venait de rouvrir ses frontières.
C’était ma chance.
De quoi ?
Je ne sais pas.
Mais j’allais pas être déçue…
Sanctuaires sacrés aux 4 000 marches.
Bouddhas d’or.
Cité de temples anciens en terre crue à Bagan.
Et de ville en ville, je finis dans un monastère en pierre
où l’on médite quasi non stop de 4 h du matin à 21 h.
Silence total.
Moines et nonnes en vœux de mutisme.
Vipassana et pleine conscience.
Carrément reposant comme concept !
Après 6 mois de voyages j’avais bien besoin d’une pause.
Je médite.
Silencieusement.
Intensément.
Je me sens centrée.
Inspirée.
Puissante même.
Le bien-être est tel que je commence à envisager, très sérieusement,
d’ouvrir un centre de méditation à mon retour en France.
Récapitulons.
En quelques jours à peine,
Je ne fume plus.
J’ai mille idées à la minute.
Une énergie débordante.
Une clarté spirituelle inédite.
Tellement pas moi.
C’est là que j’aurais dû me méfier.
Au lieu de ça, je cours vers ce paradis inconnu,
cette oasis de sagesse qui semble se déverser en moi.
De retour au Cambodge, je décide de faire les choses à fond :
j’ai une initiation Vipassana à compléter.
Lever au gong à 3 h 30.
Méditation jusqu’à 21 h.
Des enseignements vidéo de S. N. Goenka.
Aucune interaction.
Aucun sport.
Aucun loisir.
Juste moi.
Ma respiration.
Et le silence.
Le genre de régime totalitaire qui me plaît.
Sur le papier.
Je me dis :
dix jours, facile.
Je peux tenir six mois.
Huit jours plus tard,
je vois déjà des extraterrestres.
Je suis persuadée d’avoir des pouvoirs magiques.
J’en suis certaine : je suis la réincarnation du Bouddha.
Drôlement corsé, le thé ici…
Et là, illumination :
on m’a droguée.
LSD.
Secte.
Trafic.
Ils veulent mon argent.
Je ne sortirai jamais de ce centre perdu en pleine campagne cambodgienne.
Panique.
Je ramasse mes affaires.
Je fuis.
Des moines en robe orange me sourient.
J’accélère.
Dehors deux hommes en scooter s’arrêtent.
Je demande de l’aide.
Nous voilà à trois sur le mini bolide,
à contourner les contrôles de police.
Je suis déposée dans une gare routière.
Priorité immédiate :
quitter le pays.
J’appelle ma famille en pleine nuit.
Urgence absolue.
J’ai été droguée.
Il me faut un billet.
Tout de suite.
Je passe sur les détails :
le fidèle sac abandonné aux douaniers,
le passeport déchiré en Chine,
parce que j’avais oublié mon identité,
et le miracle logistique qui me ramène en plein délire à Paris.
À l’arrivée, mes explications ne convainquent personne.
Internement à Sainte-Anne.
Erreur.
Quand je suis en mode espionnage international,
on ne m’impose pas une chambre à barreaux.
Inattention du personnel.
Puis du garde.
Je m’échappe.
L’après-midi, ma famille arrive en visite.
— Dis donc, il y a un dispositif de sécurité impressionnant ici…
Il paraît qu’une patiente s’est échappée ce matin.
Je sais bien.
Si deux policières ne m’avaient pas repérée
déambulant en pyjama dans Paris,
m’arrêtant à chaque feu rouge,
j’aurais même réussi.
J’aurais peut-être fini à l’Élysée.
Il paraît que ça recrute.
Évasion d’hôpital psychiatrique : check.
Retour au bercail lamentable,
mais une ligne rayée sur ma bucket list.
Les chances de succès étaient biaisées, de toute façon.
La chimie française n’a rien à envier à la drogue cambodgienne.
Après 28 ans de loyaux services, mon cerveau m’a lâchée.
Les médocs ont achevé le travail.
Je suis passée de femme indépendante, rationnelle, un peu contrôlante,
à un végétal docile qui a dû réapprendre jusqu’à l’usage d’une fourchette.
La douche, carrément je l’évitais.
Elle était verte.
Signe évident de radioactivité.
Pour expliquer l’inexplicable, deux écoles s’affrontent :
substances inconnues en Europe,
ou bouffées délirantes aiguës.
Personnellement,
je me concentre sur les résultats.
Trois mois pour réapprendre le quotidien.
Six mois pour retravailler.
L’écriture est restée intacte.
Le cerveau, en revanche,
il suffit de me lire :
il a pris un sérieux coup dans l’aile.
La méditation a ouvert l’esprit.
L’hôpital public a refermé les portes.

Je suis Miss Caustique, survivante certifiée du chaos et docteure en autodérision appliquée.
Après de multiples déboires, je pratique la résilience comme d’autres pratiquent le yoga (avec moins d’équilibre et bien plus de sarcasme).
Convaincue que l'humour facilite la guérison — et reste le meilleur raccourci vers une version 2.0 de soi, plus vivante, légère et assumée, je vous partage quelques "drôlatiques" expériences de mon crû.
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